Des prophètes de malheur au printemps 1967
Politiciens et intellectuels rivalisaient de sombres augures au début de l'année 1967. L'ancien maire de Jérusalem, Mordekhaï Ish-Shalom, affirmait que « dans tous les domaines de notre vie, nous assistons à un tremblement de terre en train de se produire ». Le docteur Shlomo Avineri soutenait que c'est seulement en Israël que « ma vie en tant que Juif est en danger ». Son confrère, l'historien Yehoshua Arieli, écrivait qu'« un grave danger de vide, de dégénérescence et de désintégration de la société israélienne » se profilait. Le journaliste Boaz Evron écrivait quant à lui que « la vie en Israël devient étouffante. Israël, tel qu'il est aujourd'hui… n'a aucun sens ».
En mars 1967, un colloque à l'Université hébraïque se penchait sur la violence intense qui ravageait le pays. Les conclusions soulignaient que « le conflit lui-même… s'aggrave… la probabilité de violences va croissant… Au sommet de la société israélienne, on trouve non seulement des valeurs et des idéaux, mais aussi une élite criminelle, au sens littéral du terme, ce qui amplifie la violence ».
De simples citoyens exprimaient eux aussi une profonde inquiétude face à la déliquescence de la société israélienne. Des jeunes gens sur le point d'être mobilisés émettaient des doutes sur le sens de cet engagement. Des médecins et des psychologues subissaient des agressions physiques ; nombreux étaient ceux qui exprimaient le désir d'émigrer. Religieux et laïcs s'affrontaient violemment autour de la question des autopsies. La récession sévère poussait des foules dans les rues pour des manifestations violentes. Des grèves sauvages éclataient dans de nombreux lieux de travail. Sur les routes du pays, le nombre d'accidents de la circulation augmentait considérablement, phénomène attribué par la police à la fois à la multiplication des véhicules et à l'irritabilité des conducteurs.
Le « Comité de lutte contre la littérature obscène » affirmait que la lecture de littérature pornographique chez les jeunes Israéliens était aussi répandue que dans la République de Weimar et mettait en garde contre le risque de montée du nazisme en Israël. À Ramle, des Arabes et des Juifs d'origine irakienne s'étaient affrontés à la suite d'un accident de la route ayant coûté la vie à des Arabes ; à Tel-Aviv, un homme avait été jeté d'un balcon à la suite d'une dispute politique. C'est la députée de la Knesset du parti Hérout, Esther Raziel-Naor, qui définit le mieux cette époque, affirmant que les bons temps étaient révolus et ne reviendraient peut-être jamais.
Un sentiment d'apocalypse imminente
Quelles étaient les causes de ce sentiment d'angoisse et de désespoir dans les années et les mois qui précédèrent la guerre des Six Jours ? Plusieurs problèmes centraux et tensions créaient un sentiment d'oppression lourd et une impression de fin imminente — certains existaient depuis de nombreuses années, d'autres étaient apparus dans les années 1960. La récession sévère, partiellement provoquée par le gouvernement environ deux ans avant la guerre, commença à se faire sentir dès 1966. À cela s'ajoutaient les menaces sécuritaires qui s'intensifiaient, principalement dans le nord du pays. Par ailleurs, dans les années 1960, l'État d'Israël était sale et bruyant. Le bruit, la saleté et les odeurs insupportables, résultats de mauvaises conditions d'hygiène, de promiscuité, d'énervement et de processus croissants de mécanisation et de modernisation, engendraient un sentiment d'étouffement et de désespoir, notamment parmi les immigrants d'Europe.
Au milieu des années 1960, la démographie commença à attirer l'attention de nombreux habitants de cette « vieille et bonne terre d'Israël ». « Parmi les Ashkénazes, tous ne sont plus si sûrs de la supériorité culturelle que confère la couleur claire de la peau », affirmait une journaliste dans l'hebdomadaire Min Hayessod en 1965. Et lors d'une commission parlementaire consacrée aux services publics, des experts affirmèrent que « puisque le groupe européen constitue une élite, le niveau de fécondité de ce groupe revêt une grande importance ».
« Comment nous réjouir si nos nerfs sont à vif ? » interrogeait le poète et romancier anglais Thomas Love Peacock.
« Comment nous réjouir si nos nerfs sont à vif ? » interrogeait le poète et romancier anglais Thomas Love Peacock.
En ce 19e anniversaire de l'Indépendance de l'État d'Israël, le pays était plongé dans la crise et la dépression. Un sondage de l'Institut de recherche sociale appliquée de Jérusalem, réalisé lors des célébrations du Jour de l'Indépendance de 1967, révèle une atmosphère de morosité et une nostalgie pour le caractère simple et familial des célébrations des premières années de l'État. Amos Oz décrivait parfaitement cette atmosphère dans son roman Un repos bien mérité : « Tel-Aviv, un soir d'hiver entre deux guerres […] Où tout cela mène-t-il ? Derrière ce mur d'Occident, toute la ville se recroqueville, se rétracte de peur des grands espaces ouverts ».
Serait-il possible que, sans que les dirigeants de l'État l'aient voulu, la guerre des Six Jours ait sorti la société israélienne du sentiment de mélancolie et d'effondrement dans lequel elle était plongée dans les années qui l'ont précédée ?