Son élimination inflige un préjudice à la fois fonctionnel et symbolique, en ce qu'il s'agissait d'un haut responsable bien connu du grand public. Sa disparition ouvre la voie à plusieurs candidats à la tête de l'aile militaire — tous issus du « deuxième banc » qui a gravi rapidement les échelons depuis le 7 octobre, en raison de la décimation sans précédent que l'organisation a subie : Mohammed Oudah, chef du renseignement militaire et co-planificateur du 7 octobre ; Mouhnad Rajab, actuel commandant de la brigade de Gaza ; et Imad Aqel, chef du mécanisme du « Front intérieur » (l'arrière) au sein de l'aile militaire.
Malgré cette réussite importante, il ne faut pas se bercer d'illusions. Les nombreuses opérations d'élimination spectaculaires menées par Israël depuis le 7 octobre doivent nous enseigner une leçon : de Nasrallah à Haniyeh, en passant par Arouri, Sinwar, Deif et Khamenei — dans le cas d'organisations de « résistance » fanatiques dont la vision du monde est fondée sur le sacrifice et les guerres longues, les coups sont toujours douloureux, mais jamais ils n'ont provoqué un effondrement sous forme de dislocation organisationnelle, de désertion massive de militants, ou de révolte populaire contre ces mêmes organisations. C'est là une leçon cruciale sur la nature de l'ennemi et sur la manière de le combattre — une leçon qui n'a pas été comprise le 7 octobre et qu'on peut douter avoir été véritablement intégrée depuis.
Israël a appris depuis plus d'un demi-siècle que les éliminations constituent une réussite importante, mais n'engendrent en aucun cas une victoire décisive. Dans plusieurs cas, elles ont même conduit à l'émergence de dirigeants tout aussi talentueux, voire davantage, que ceux qui avaient été éliminés — comme ce fut le cas de Nasrallah, qui avait remplacé Abbas Moussaoui, éliminé en 1992. Dans un registre similaire, on observe aujourd'hui une certaine perplexité à l'égard de Naïm Qassem, l'actuel secrétaire général du Hezbollah, qui a remplacé le successeur de Nasrallah — lui aussi éliminé. Qassem a toujours affiché une image terne et effacée, mais depuis l'opération « Flèches du Nord » fin 2024, il a réussi à reconstruire l'organisation et, depuis le début du « Rugissement du Lion », mène une campagne bien plus longue et déterminée que ce qu'Israël avait anticipé. Les éliminations sont donc d'une grande importance, mais ne sauraient être considérées comme une « stratégie ».
Depuis sa nomination à la tête de l'aile militaire du Hamas à la mi-2025, après l'élimination de Mohammed Sinwar, Haddad avait préparé les conditions devant permettre la survie du Hamas même après sa propre élimination. Durant les six mois écoulés depuis le début du cessez-le-feu, il s'était concentré sur la reconstruction de l'appareil militaire du Hamas — notamment la nomination de nouveaux commandants, le recrutement massif de militants et la reconstitution des unités —, ainsi que sur le renforcement des mécanismes de gouvernance du Hamas. Des efforts qui permettent à l'organisation de continuer à s'imposer comme l'acteur hégémonique à Gaza, malgré les pertes subies.
Il est recommandé de se désintoxiquer des arguments entendus depuis avant-hier, selon lesquels l'élimination faciliterait l'avancement des négociations sur un règlement à Gaza, au motif que Haddad adoptait des positions rigides, notamment sur la question du désarmement. C'est l'écho des affirmations maintes fois entendues durant la guerre, selon lesquelles chaque haut responsable éliminé constituait un obstacle à un accord, et qu'une percée était désormais imminente. Pour l'heure, aucun désaccord entre les dirigeants du Hamas sur la question des armes ne se profile, et la plupart des décisions stratégiques sont de toute façon prises par les dirigeants de la bande de Gaza qui opèrent actuellement depuis le Qatar, au premier rang desquels Khalil al-Hayya.
Au lendemain de l'élimination, Israël se retrouve confronté au dilemme complexe de Gaza. D'un côté, Tsahal contrôle plus de la moitié de la bande, empêche le Hamas de faire entrer des armes en contrebande (grâce au contrôle de l'axe Philadelphi) et continue de frapper l'organisation. Mais de l'autre, aucun changement dramatique dans la réalité de la bande ne se dessine : malgré l'impasse des négociations sur le règlement de la zone, le Hamas ne s'assouplit pas sur la question du désarmement et est tout au plus prêt à renoncer à une partie de ses armes — principalement ce qui est défini comme « armement lourd ».
Israël effectue de nombreux « tours de piste » mais revient invariablement au même carrefour stratégique où ne s'offrent que de mauvaises options, et où il lui faut choisir le moindre mal. Il est possible de maintenir la situation actuelle, en espérant que ne se développe aucune pression extérieure (y compris de la part de Trump) ; il est possible de se tourner vers la conquête de l'ensemble de Gaza et une présence prolongée dans la zone, mais cela est conditionné à un feu vert américain (dont on ne sait s'il existe, alors que les dossiers iranien et libanais restent ouverts), nécessite la mobilisation d'une opinion publique épuisée qui manifeste un scepticisme croissant à l'égard des slogans de « victoire totale », et exige d'expliquer le lourd tribut militaire, politique, économique et social que comporte une telle décision ; ou encore, il est possible de promouvoir un règlement sans illusions fondé sur un gouvernement technocratique à Gaza, avec un Hamas affaibli mais non disparu, tout en poursuivant les opérations contre lui pour s'assurer qu'il ne contrôle pas Philadelphi, et en travaillant parallèlement à un plan pour son éradication à terme. Israël est confronté à des dilemmes similaires sur les fronts libanais et iranien, où il apparaît là aussi que les ennemis ne sont pas anéantis, que les impressionnantes guerres-éclairs sont devenues des guerres d'usure, et que la nécessité d'un « volet politique » conclusif s'impose.
Le lendemain de l'ère Haddad ressemblera probablement à ce qui la précédait, tout comme les dilemmes et les alternatives stratégiques auxquels Israël est confronté. Ce qui mériterait de changer, ce sont les présupposés fondamentaux nourris d'illusions sur la réalité — présupposés qui ont déjà causé de nombreux dommages depuis le 7 octobre, en particulier à Gaza.