Le vide au Levant et les ambitions néo-ottomanes d'Ankara
Derrière cette initiative américaine séduisante se cache une question stratégique profonde et préoccupante : le remplacement de l'influence iranienne au Liban et en Syrie par une influence syro-turque conduira-t-il à une stabilité à long terme, ou génère-t-il au contraire une menace stratégique nouvelle et redoutable pour l'État d'Israël ?
L'implication turque ne se résume pas aux discours ; elle se traduit par des actions militaires et politiques étendues sur le terrain syrien. Depuis la chute de Damas, la Turquie œuvre à renforcer son emprise sécuritaire et aide le gouvernement d'al-Charaa à construire les nouvelles institutions étatiques et militaires. Des rapports de renseignement indiquent qu'Ankara et Damas progressent à grands pas vers un accord de défense stratégique, qui permettrait à la Turquie de fournir une couverture aérienne, des conseils militaires rapprochés et un large soutien logistique au nouveau gouvernement syrien.
Ce que cela signifie pour Israël : à court terme, cette évolution pourrait s'avérer judicieuse si les États-Unis rejoignaient l'effort en soutenant Israël et le gouvernement libanais, tout en promouvant un accord de non-belligérance et l'adhésion du Liban aux Accords d'Abraham. Une action commune pour démanteler le Hezbollah — avec l'implication de la Syrie par le nord, sans celle de la Turquie — pourrait permettre d'atteindre l'objectif plus rapidement. Car par le passé, la Syrie d'Assad avait offert refuge et assistance à tous les commandants du Hezbollah qui avaient fui la menace des frappes de missiles israéliennes pour trouver un abri sûr sur son territoire.
Mais à long terme, cette dynamique pourrait nuire à Israël — et ce d'autant plus si le processus n'est pas maîtrisé de manière contrôlée par Israël et les États-Unis. L'établissement de bases militaires turques permanentes en Syrie, notamment dans des zones clés comme Alep et Palmyre, menace de porter directement atteinte à la liberté d'action opérationnelle de l'armée de l'air israélienne. La friction est déjà là : selon des publications étrangères, plusieurs incidents d'accrochages dangereux ont déjà été signalés entre avions israéliens et turcs dans le ciel syrien, révélant un fort potentiel d'embrasement entre les deux pays.
Le paradoxe américain : remplacer un axe par un autre
La proposition de Trump de confier à la Syrie la mission de surveiller et de gérer le Hezbollah constitue un pilier central du plan américain élargi. Washington voit en al-Charaa un exécutant efficace pour stabiliser la région, combattre les vestiges de Daech et éloigner les forces pro-iraniennes. Dans ce cadre, l'administration exige de Damas qu'elle rompe totalement ses liens avec Téhéran et expulse les Gardiens de la Révolution, offrant en retour une légitimité internationale, une aide économique massive et une porte ouverte à la Maison Blanche.
Mais c'est précisément là que réside un paradoxe fondamental et dangereux pour Jérusalem : plus la Syrie se renforcera et se stabilisera sous le parapluie sécuritaire et économique de la Turquie et du Qatar, plus Ankara deviendra l'héritière officielle et légitime de l'influence iranienne au Levant. En d'autres termes, au lieu de l'axe chiite dissuadé et isolé dirigé par Téhéran, Israël pourrait se retrouver face à un nouvel axe sunnite, islamo-nationaliste, mené par la Turquie, le Qatar et la Syrie — un axe qui bénéficie, contrairement à l'Iran, d'une large légitimité internationale, d'une appartenance à l'OTAN (dans le cas de la Turquie) et de liens étroits et institutionnalisés avec l'administration Trump à Washington.
Le nouveau défi israélien dans l'ordre régional en gestation
La crainte centrale au sein de l'establishment sécuritaire de Jérusalem est que la lutte traditionnelle contre le Hezbollah change de visage et se transforme progressivement en un affrontement frontal et bien plus complexe face à l'enracinement turc permanent en Syrie et au Liban. Alors qu'autrefois l'Iran était désigné comme la seule menace existentielle, ce sont aujourd'hui des voix de plus en plus nombreuses au sein de l'appareil de renseignement qui voient dans une Turquie en pleine ascension — dotée d'une puissance militaire conventionnelle redoutable — le prochain défi stratégique à long terme d'Israël.
En conclusion, l'approche du président Trump vers Ahmad al-Charaa et son invitation à Washington peuvent sembler être une manœuvre pragmatique à court terme visant à éloigner le feu du Liban et d'Israël, mais elles recèlent des implications géopolitiques dramatiques. La grande question n'est pas de savoir si la Syrie est militairement capable d'affronter les vestiges du Hezbollah, mais bien quelle puissance remplira le vide le lendemain.
Si le démantèlement de l'axe chiite devait inévitablement conduire à l'enracinement d'un axe sunnite néo-ottoman assertif sous la houlette de la Turquie, Israël pourrait se retrouver face à une réalité sécuritaire et politique tout aussi complexe et contraignante que celle qu'il a tenté de transformer par la guerre. Aussi, le grand défi stratégique de Jérusalem dans les années à venir ne sera pas seulement de contenir l'Iran, mais de fixer des lignes rouges claires face aux ambitions régionales de la Turquie, et d'empêcher Ankara de devenir un propriétaire des lieux — nouveau et encore plus puissant — au Levant, sous couverture américaine.