Alors que la société arabe en Israël réclame depuis des mois une union politique et une liste commune regroupant les quatre partis arabes — afin de retrouver un vrai rapport de force à la Knesset —, Mansour Abbas, président de Ra'am, continue de traîner les pieds, de poser des conditions et de se ménager une « porte de sortie » pour devenir le prochain faiseur de rois en Israël.

Pourquoi ? Parce qu'Abbas ne veut pas vraiment l'unité

Il veut le pouvoir et l'argent. Il préfère courir seul plutôt que dans le cadre d'une liste commune. Au sein d'une véritable liste unifiée, avec une répartition des places, une campagne commune et une discipline de coalition, il ne serait plus « le chef unique ». Il risquerait de se retrouver en deuxième ou troisième position, voire plus bas. Abbas préfère être la tête d'une liste à 4-5 mandats qui lui appartiennent, plutôt qu'un acteur secondaire dans une liste commune à 12-15 mandats. Ce n'est pas l'intérêt public. C'est l'intérêt personnel.

Mansour Abbas n'est pas la « voix modérée » qu'il tente de vendre aux Juifs. C'est un politicien opportuniste qui a trouvé sa niche : être l'Arabe « responsable », prêt à s'asseoir avec des gouvernements juifs — et il préserve cette niche à tout prix, même au détriment de l'unité et de la puissance de son propre peuple. Il ne veut pas d'une vraie liste commune, car elle l'obligerait à céder une partie de son pouvoir, une partie de son idéologie et une partie de ses options politiques. La société arabe veut l'unité. Abbas veut rester le « roi » du pragmatisme.

La méthode Tamkine des Frères musulmans : infiltrer la démocratie et la noyauter de l'intérieur

Ra'am est le bras politique de la branche sud du Mouvement islamique en Israël. Ce n'est pas un parti laïque, ni un parti nationaliste palestinien classique. C'est un parti islamo-conservateur. La stratégie de Mansour Abbas constitue l'un des piliers de la vision du monde des Frères musulmans. Il s'agit de la phase dite de Tamkine — l'enracinement et la consolidation du pouvoir politique —, au cours de laquelle le mouvement cherche à prendre le contrôle effectif des institutions gouvernementales et sociales afin d'y imposer sa vision : un État islamique fondé sur la charia.

Contrairement aux courants extrémistes qui appellent à une révolution violente immédiate, les Frères musulmans, dans la tradition de leur fondateur Hassan al-Banna, ont développé une approche graduelle et sophistiquée : construire une vaste infrastructure dans la société par l'éducation, la da'wa (diffusion de l'islam), l'organisation communautaire et la création de réseaux d'influence, avant de pénétrer systématiquement les institutions de l'État.

La méthode repose sur l'exploitation des outils démocratiques eux-mêmes. Plutôt que de tenter de renverser le régime par la force frontale, on s'y infiltre par les élections libres, la participation aux parlements, l'entrée dans des coalitions et l'acquisition d'une légitimité publique. Une fois qu'un pied est dans la porte, un processus de changements structurels commence : influence sur le système éducatif, nominations d'islamistes dans toutes les branches, modifications législatives, contrôle des instances religieuses et judiciaires, et création d'une société parallèle où les normes islamiques deviennent dominantes. À terme, l'objectif est le Tamkine — l'habilitation totale permettant de transformer l'ordre gouvernemental et social dans une direction islamique.

L'exemple égyptien

En Égypte, cette méthode s'est manifestée de façon limpide. Après la chute du régime de Moubarak en 2011, les Frères musulmans ont exploité la fenêtre démocratique, remporté une majorité significative au parlement et accédé à la présidence avec Mohamed Morsi. Ils ont aussitôt entrepris de modifier la Constitution, d'étendre leur emprise sur le système judiciaire et l'armée, et d'ancrer des valeurs islamiques dans les institutions de l'État. Seule une vague de résistance populaire massive, soutenue par l'intervention militaire d'Abdel Fattah al-Sissi — alors commandant de l'armée et ministre de la Défense —, a destitué le président en exercice et mis fin au processus avant que le Tamkine ne soit accompli.

La même méthode à l'œuvre en Israël

En Israël, Mansour Abbas et la liste Ra'am, émanation du Mouvement islamique du Sud, représentent une tentative manifeste d'appliquer cette même méthode du Tamkine. Le Mouvement islamique du Sud porte un lourd bagage idéologique lié aux Frères musulmans, même dans une version plus pragmatique. Abbas et ses partisans participent à la vie politique israélienne depuis les années 1990, siègent à la Knesset, et ont atteint un sommet en 2021 en rejoignant la coalition gouvernementale — un pas présenté comme du pragmatisme et de l'intégration.

Récemment, en réponse aux décisions du président américain Trump d'imposer des sanctions aux Frères musulmans aux États-Unis et ailleurs, et face aux pressions politiques et aux menaces sur la légalité de leurs activités, Abbas a annoncé une rupture avec ses attaches religieuses et la transformation de son parti en une formation « entièrement civile ». Il s'agit, bien évidemment, d'une manœuvre purement tactique. L'objectif est de pénétrer les rouages du pouvoir israélien — Knesset, nominations, coalition, centres de décision et budgets — afin de mettre la démocratie israélienne au service de ses ambitions.

Sous couvert d'une préoccupation sincère pour les droits des Arabes d'Israël et l'amélioration de leur situation économique et sociale, ils construisent une base de pouvoir politique qui pourrait servir à l'avenir à des changements structurels bien plus profonds : une influence croissante sur le système éducatif arabe, des revendications de droits collectifs remettant en cause le caractère juif de l'État, et une emprise sur des dossiers sensibles comme l'esplanade des Mosquées et le conflit avec les Palestiniens.

Exploiter ainsi la démocratie n'est pas légitime. Une vraie démocratie n'est pas seulement un mécanisme technique d'élections et de coalitions ; elle repose sur un engagement commun envers des valeurs fondamentales — égalité devant la loi, liberté individuelle, état de droit et identité nationale de l'État. Lorsque des forces idéologiques qui ne voient dans la démocratie qu'un outil temporaire s'infiltrent dans ses institutions et s'en servent pour accumuler du pouvoir, elles la retournent contre elle-même. L'expérience européenne enseigne clairement que l'ignorance du danger ou la légitimation de tels acteurs conduisent à une société fragmentée, à l'érosion progressive des valeurs démocratiques et à la montée de forces qui aspirent à renverser l'ordre établi.

Exploiter ainsi la démocratie n'est pas légitime. Une vraie démocratie n'est pas seulement un mécanisme technique d'élections et de coalitions ; elle repose sur un engagement commun envers des valeurs fondamentales — égalité devant la loi, liberté individuelle, état de droit et identité nationale de l'État. Lorsque des forces idéologiques qui ne voient dans la démocratie qu'un outil temporaire s'infiltrent dans ses institutions et s'en servent pour accumuler du pouvoir, elles la retournent contre elle-même. L'expérience européenne enseigne clairement que l'ignorance du danger ou la légitimation de tels acteurs conduisent à une société fragmentée, à l'érosion progressive des valeurs démocratiques et à la montée de forces qui aspirent à renverser l'ordre établi.

Le scénario des prochaines élections

Maintenant que nous approchons des prochaines élections, et si la droite peine à atteindre au moins 65 mandats, le même scénario que lors du gouvernement Bennett-Lapid est sur le point de se reproduire. Sauf que cette fois, ce sera plus grand, plus coûteux et plus dangereux. La gauche commence déjà à s'organiser. Elle sait qu'elle n'atteindra pas les 61 sièges sans l'aide des Arabes. Et la seule aide encore présente sur la scène politique, c'est Mansour Abbas. Alors les mêmes danses familières recommencent : soudain, Abbas redevient « la voix sensée du secteur arabe », soudain « on peut lui parler », et soudain toutes ses exigences — budgets, nominations, légalisation de villages non reconnus, influence sur l'esplanade des Mosquées, autonomie en matière d'éducation — deviennent des « revendications légitimes ».

Souvenez-vous : si la droite n'arrive pas à former une coalition stable lors des prochaines élections, ne soyez pas surpris de revoir les images familières — Abbas assis avec Eisenkot ou Bennett, Yair Golan signant des accords, arborant un petit sourire. Car il sait que cette fois, ce ne sera pas seulement quelques milliards supplémentaires. Cette fois, ce sera un pas de plus, significatif, dans sa marche pour devenir l'arbitre décisif en Israël — et pour transformer le caractère du seul État juif au monde.

Et la gauche ? Elle continuera d'appeler ça un « partenariat ». Car quand on a besoin d'un siège, on peut aussi brader ses « valeurs ».