Cette semaine se tient à Istanbul le sommet de l'OTAN, en présence du président américain Donald Trump, qui entretient des relations étroites avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan. En Israël, on peine à accepter la proximité entre les deux hommes. On refuse de comprendre que leurs relations dépassent le simple lien entre deux dirigeants populistes narcissiques et qu'elles s'inscrivent dans le cadre d'intérêts stratégiques américains qui transcendent les alternances gouvernementales.
Le discours public israélien traite la Turquie et le Qatar comme des ennemies acharnées, presque au même titre que l'Iran. Ce faisant, on rate l'essentiel : ces deux pays sont d'importantes alliées des États-Unis, et il y a des raisons à cela. La droite israélienne est toujours à la recherche de la prochaine menace, et l'axe « frériste » de Qatar et de Turquie s'y prête à merveille. Dans le camp libéral, beaucoup trouvent plaisir à attaquer Netanyahou — non seulement pour les activités illégales de ses collaborateurs au profit du Qatar, mais aussi parce que Doha et Ankara influencent davantage la politique américaine dans la région qu'Israël lui-même. Ainsi, des deux côtés de l'échiquier politique israélien, on s'emploie à les présenter comme un mal absolu.
Or, le Qatar abrite la plus grande base militaire américaine de la région, et la Turquie est un allié des États-Unis au sein de l'OTAN. Washington voit en ces deux pays un levier essentiel à la promotion de ses intérêts régionaux. Certes, les deux États entretiennent des liens étroits avec la direction du Hamas — mais on peine, chez nous, à assimiler cette réalité : sans l'influence du Qatar et de la Turquie sur le Hamas, nous n'aurions pas pu récupérer nos otages. Et sans la Turquie, nous n'aurions pas pu nous défaire de la sphère d'influence iranienne en Syrie, qui constituait également la principale voie d'approvisionnement du Hezbollah.
Dans un avenir prévisible, tant que les mouvements islamistes conserveront une emprise sur les États de la région, nous aurons besoin du levier américain par l'intermédiaire du Qatar et de la Turquie. Contrairement à l'illusion qui prévaut en Israël — selon laquelle le désarmement du Hamas serait accompli par Tsahal seul, ou exclusivement par les pays des Accords d'Abraham — il ne se réalisera pas sans l'influence qatarie. Nul n'est obligé d'aimer les Qataris et les Turcs, mais il faut savoir exploiter leur influence au service de nos intérêts.
Dans de nombreux conflits à travers le monde, les processus de DDR — Disarmament, Demobilization, Reintegration (désarmement, démobilisation et réintégration) ont porté leurs fruits : en Irlande du Nord ou en Colombie, pour le démantèlement de l'IRA et des FARC. Le plan en vingt points de Trump pour Gaza, tout comme l'accord entre Israël et le Liban, ne pourront se concrétiser sans que Washington n'active l'influence du Qatar et de la Turquie dans la région.
En diplomatie, il existe un concept appelé Frienemies — contraction de « ami » et d'« ennemi » — pour désigner des États qui ne sont pas des alliés et ont même des intérêts divergents dans certains domaines, mais avec lesquels on partage également des intérêts communs. Le Qatar et la Turquie entrent précisément dans cette catégorie. Doha et nous partageons un intérêt commun : que le Hamas et le Hezbollah se transforment en mouvements politiques plutôt qu'en organisations terroristes (car ils ne disparaîtront pas entièrement). Nous partageons aussi l'intérêt que Gaza, le Liban et la Syrie cessent d'être des foyers d'instabilité régionale, qui nuisent aux économies de tous les pays de la région, Qatar et Turquie inclus.
Un point mérite d'être rappelé : le Qatar n'a commencé à s'impliquer à Gaza qu'à la suite d'une demande américano-israélienne, lorsque les leviers égyptiens se sont affaiblis — et même à ce moment-là, les Qataris ont exigé une autorisation écrite afin de ne pas figurer sur les listes du Département d'État américain répertoriant les États soutenant le terrorisme.
Une diplomatie efficace ne se limite pas à la gestion des crises ni à la communication, mais consiste à façonner des systèmes d'incitations à long terme. Dans le cas du Qatar et de la Turquie, leur statut régional même et leurs relations complexes avec les États-Unis et l'Occident leur permettent de jouer le rôle de « modeleurs de comportements » pour des acteurs non étatiques. Lorsqu'Israël choisit de les exclure du dialogue ou de ne les appréhender qu'à travers le prisme de l'hostilité, il renonce en pratique à des canaux d'influence critiques sur les organisations mêmes qu'il cherche à neutraliser.
Une vision plus pragmatique du Qatar et de la Turquie — comme des acteurs à mobiliser plutôt que comme de simples rivaux idéologiques — pourrait considérablement élargir la boîte à outils diplomatique d'Israël et renforcer sa capacité à obtenir des résultats stables et durables dans le temps.
Il va sans dire que, comme pour toute question régionale, une résolution du conflit avec les Palestiniens rendrait superflue pour le gouvernement la recherche d'ennemis destinés à détourner l'attention du public de la menace la plus significative pour notre existence : la catastrophe bi-nationale vers laquelle nous mènent les gouvernements de droite.