Si la Knesset ancre cette reconnaissance de manière durable — non comme la décision d'un seul gouvernement, mais comme la position enracinée de l'État d'Israël —, alors Israël aura accompli un processus long et honorable. Israéliens et Arméniens pourront enfin avancer au-delà d'une question morale qui n'aurait jamais dû les séparer.
Les origines d'un silence de quatre décennies
L'histoire remonte à plus de quarante ans. Lors de la Conférence internationale sur la Shoah et le génocide, tenue à Tel Aviv en 1982, des pressions turques ont conduit les organisateurs à éviter toute discussion sur le génocide arménien. Dans les décennies qui suivirent, les dirigeants de Meretz — et en particulier Yossi Sarid — maintinrent ce sujet à l'ordre du jour, tandis que Haïm Oron le soulevait à maintes reprises devant les commissions de la Knesset. En 2011, la Knesset tint l'un de ses premiers débats sérieux sur la reconnaissance et renvoya la question à la commission de l'Éducation — une étape importante, mais qui ne s'est jamais concrétisée en politique officielle.
La Turquie, l'Azerbaïdjan et la mémoire arménienne menacée
La Turquie continue de se présenter comme une puissance régionale responsable, tout en refusant de reconnaître la vérité, d'exprimer des regrets ou de promouvoir la réconciliation. L'Azerbaïdjan, quant à lui, cherche non seulement à consolider politiquement sa victoire, mais aussi à effacer ou neutraliser la mémoire arménienne liée à l'Artsakh et à la longue chaîne de génocide, de dépossession et de survie.
Dans ce contexte, une reconnaissance israélienne claire et ferme n'est pas un geste contre la paix. Elle est la garantie que la paix ne sera pas imposée au prix du sacrifice de l'identité, de la mémoire et de la vérité morale. L'Arménie aspire, malgré toutes les difficultés, à une paix stable et digne pour ses enfants. Mais la paix ne se consolide pas lorsqu'on exige des blessés qu'ils se taisent. Elle se consolide lorsque la vérité est reconnue et que la mémoire peut survivre.
Une fraternité morale unique entre Juifs et Arméniens
Juifs et Arméniens se comprennent d'une manière que peu de peuples peuvent égaler. Les deux nations ont porté leur identité durant des siècles sans souveraineté. Toutes deux ont enduré des persécutions tout en préservant des cultures d'une grande richesse. Toutes deux ont abordé le XXe siècle pour en devenir les victimes d'une violence extrême. Et toutes deux ont réussi à se reconstruire contre toute attente. Ces parallèles créent une proximité morale unique.
C'est pourquoi il faut accueillir ce moment non pas avec amertume pour le temps qu'il a fallu, mais avec gratitude pour qu'il soit enfin arrivé. Le retard fut douloureux, et les compromis qui l'ont engendré ne doivent pas être oubliés. Mais le courage de ces Israéliens qui ont refusé, pendant des décennies, de laisser le génocide arménien disparaître de la conscience publique ne doit pas non plus être oublié. Ils ont contribué à préparer le terrain pour ce jour, et méritent respect et reconnaissance.
Un appel à la Knesset pour pérenniser cette reconnaissance
Le gouvernement israélien a accompli un geste courageux et digne d'éloge. Il appartient désormais à la Knesset de veiller à ce que cette reconnaissance soit préservée comme l'expression permanente et démocratique de l'État d'Israël. Plus important encore, Israéliens et Arméniens peuvent désormais avancer — et regarder vers l'avenir. Il existe si peu de moments, dans notre région, où l'histoire penche vers la réconciliation plutôt que vers la division. Celui-ci en est un, et il mérite d'être accueilli avec joie.