C'est là, en réalité, la question centrale du Livre d'Esther. Contrairement à l'idée reçue, Haman n'est pas le personnage le plus important de l'histoire. Il est certes l'instigateur de la crise, mais c'est Assuérus qui tranche du destin du royaume. C'est de lui que vient le décret, et c'est de lui aussi que vient le retournement de situation. Il n'est pas un ennemi idéologique des Juifs, ni un défenseur inconditionnel d'Israël. C'est un souverain d'empire qui agit selon sa propre conception de ses intérêts, influencé par son entourage et prenant des décisions en fonction de la vision de la réalité qui lui est présentée. C'est pourquoi Esther et Mardochée ne gaspillent pas leur temps à tenter de déchiffrer l'âme du roi. Ils se concentrent sur la vraie mission — influencer l'environnement dans lequel ses décisions sont prises.

Il est difficile d'imaginer leçon plus pertinente pour la situation d'Israël aujourd'hui. Le débat israélien autour de Trump se déroule parfois comme si le destin du pays dépendait de l'humeur d'un seul homme. Certains lui attribuent des capacités quasi messianiques, d'autres le voient comme la source de tous les dangers. Mais ces deux approches souffrent de la même erreur fondamentale. Elles concentrent l'attention sur l'individu plutôt que sur le système, sur le caractère plutôt que sur les intérêts, sur l'émotion plutôt que sur la politique.

Les États-Unis étaient une superpuissance avant Trump et le resteront après lui. Ils agissent en fonction de leur propre conception de leurs intérêts, comme toute grande puissance. Il existe parfois une très large convergence entre l'intérêt américain et l'intérêt israélien, et parfois un fossé se creuse. Le rôle de la direction israélienne n'est pas de se plaindre de ce fossé ni de l'ignorer, mais de le réduire autant que possible par une politique avisée, des initiatives diplomatiques et un effort d'influence soutenu.

C'est précisément là que se mesure la qualité d'un leadership. Non pas dans la capacité à produire un titre accrocheur ou une photo souriante à la Maison-Blanche, mais dans l'aptitude à construire, sur la durée, un réseau de relations, de foyers d'influence et d'alliances, de sorte que lorsque des décisions dramatiques sont prises concernant l'Iran, le Liban, la Syrie ou l'avenir du Moyen-Orient, la position d'Israël soit une composante incontournable des éléments sur la table.

Si Mardochée et Esther étaient là aujourd'hui, ils ne se contenteraient pas d'une relation personnelle avec le président. Ils agiraient au Congrès, dans les think tanks, au sein des communautés juives, auprès des évangéliques, dans le monde des affaires et dans chaque foyer d'influence pertinent. Ils comprendraient que le but n'est pas de remporter un débat contre Washington, mais d'influencer la façon dont Washington perçoit la réalité. Ils expliqueraient, encore et encore, que l'Iran n'est pas seulement un problème israélien, que la stabilité régionale ne s'obtient pas par des concessions à l'agressivité, et que la sécurité d'Israël fait partie intégrante de l'ordre stratégique dont bénéficient également les États-Unis.

L'importance de cette leçon est d'autant plus grande que nous avons tendance à considérer le Livre d'Esther comme une histoire du passé, alors qu'il s'agit en réalité d'un guide d'action historique puissant et intemporel. Les Sages n'ont pas institué Pourim pour les générations à venir uniquement pour que nous nous souvenions d'un miracle accompli dans la Perse antique. Ils ont voulu que nous apprenions comment un petit peuple agit dans un monde où les centres de pouvoir sont rarement entre ses mains. Comment préserver des intérêts vitaux même quand on n'est pas l'empire, et comment transformer une faiblesse relative en levier d'influence.

La vraie question n'est donc pas ce que pense Trump d'Israël, mais ce que fait Israël pour influencer ce que pense Trump. Ce n'est pas une question pour l'avenir. C'est le défi de ce moment précis.

C'est peut-être aussi la signification la plus profonde de la lecture annuelle de la Meguila. Non pas seulement se souvenir comment le peuple juif fut sauvé en ces jours-là, mais comprendre comment il doit agir en ce temps-ci. Mardochée et Esther n'ont pas changé la nature de l'empire ni remplacé le souverain. Ils ont accompli quelque chose de bien plus difficile et de bien plus important : ils ont amené le principal foyer de pouvoir du monde à agir d'une manière qui a sauvé leur peuple.

S'il est une leçon historique qu'Israël se doit d'adopter aujourd'hui, c'est précisément ce plan d'action. Ne pas attendre les décisions des autres, ne pas se contenter de s'en plaindre, mais agir avec constance, sagesse et détermination, en tout lieu, en tout temps et dans chaque foyer d'influence, jusqu'à ce que l'intérêt israélien devienne une partie du dispositif de réflexion de ceux qui détiennent le pouvoir. C'était la voie du salut du peuple juif en ces jours-là — et c'est peut-être la voie pour le préserver en ce temps-ci.