Le piège de l'armistice
La Première Guerre mondiale s'est achevée dans un wagon de chemin de fer au cœur de la forêt de Compiègne, en France. C'est là que, le 11 novembre 1918, l'Allemagne signa l'armistice avec les Alliés. En apparence, c'était le grand moment de triomphe de la France et de tout l'Occident : l'Empire allemand s'était effondré, les fronts s'étaient tus, et la Grande Guerre avait pris fin.
Pourtant, cette façon même de conclure la guerre portait en elle les germes du conflit suivant. L'Allemagne avait perdu et s'était retirée, mais le peuple allemand ne vécut pas cette défaite comme un effondrement total, car l'accord fut signé sur le sol français, loin de Berlin et du palais du Kaiser. L'historien David Reynolds l'a parfaitement décrit : si les Alliés avaient remporté une victoire véritablement complète en 1919, l'accord n'aurait pas été signé à Versailles, mais à Potsdam, après un défilé de la victoire dans les rues de Berlin.
Cette crainte habita également le général américain John Pershing, qui s'opposa à l'arrêt des combats avant la capitulation totale de l'Allemagne. Il comprit qu'un armistice prématuré permettrait à l'armée allemande de se reconstituer et de revenir. Rétrospectivement, cette crainte s'avéra prophétique.
La ligne Maginot : un monument à la peur
À l'inverse, la France, grande victorieuse, ressortit du conflit brisée dans son âme et chercha par-dessus tout à éviter une nouvelle guerre. Elle construisit ainsi la « ligne Maginot », un gigantesque système de fortifications à sa frontière avec l'Allemagne. La ligne Maginot fut l'expression d'une conscience nationale fondée sur l'évitement et le refus de combattre. Pendant ce temps, l'Allemagne vaincue rebâtissait sa puissance. Ainsi se creusa le fossé fatal : la victorieuse érigea un mur pour ne plus se battre, et la vaincue construisit une armée pour se venger.
En juin 1940, l'armée allemande envahit la France, et le wagon fit son retour sur la scène de l'Histoire. Hitler ordonna de l'extraire du musée et contraignit la France à y signer sa capitulation. Le symbole s'était inversé, et la France paya un prix terrible pour la culture de la peur qu'elle avait adoptée. C'est là la leçon qu'Israël doit désormais garder devant les yeux.
Israël face au même péril
Si la guerre contre l'axe iranien touche effectivement à sa fin, nul ne peut ôter à Israël ses formidables acquis militaires. Il a démontré une supériorité opérationnelle et technologique, et a clairement signifié à la région qu'il n'est plus disposé à vivre sous un anneau de feu. Mais la question critique est celle-ci : quelle conscience naît de cette campagne ?
Si Israël en ressort avec davantage de couches défensives, de mécanismes de dissuasion supplémentaires, et surtout avec la prière silencieuse de « pourvu qu'il n'y ait pas de nouveau round », le danger est évident. Un camp bâtira une ligne Maginot mentale, tandis que l'autre préparera la prochaine campagne. Nous risquons de retomber dans une conception erronée, tandis que les Iraniens en sortiront avec un sentiment de victoire. Ils pourront se targuer d'avoir tenu face à Israël et aux États-Unis simultanément, et fonceront vers le nucléaire et les missiles.
Un État responsable se doit de construire des capacités défensives, mais lorsque la défense devient une vision du monde, elle commence à remplacer la volonté de décider du sort du conflit.
Ce fut l'échec français, et ce fut notre propre échec avec la « clôture intelligente » à Gaza : le désir d'arrêter la guerre à la frontière, plutôt que de briser celui qui l'apporte. Une ligne Maginot nouvelle et sophistiquée ne peut remplacer une doctrine de victoire. La guerre contre l'axe iranien ne se terminera pas véritablement le jour où un accord sera signé, mais le jour où Téhéran aura perdu la certitude de pouvoir absorber les coups, survivre et revenir.
La seule manière d'y parvenir est de renverser le régime iranien. Il n'y a pas d'autre voie, avec Trump ou sans lui.