La morale n'a jamais guidé la politique
Pendant des décennies, les gouvernements israéliens ont refusé de reconnaître le génocide arménien. Des hommes politiques de tout bord ont proposé de le faire, mais chaque gouvernement a finalement choisi de s'abstenir, en invoquant des considérations stratégiques et diplomatiques.
La question morale, elle, n'a jamais changé. Si la reconnaissance de la tragédie arménienne est aujourd'hui un impératif moral, pourquoi ne l'était-elle pas en 2006, ou en 1996 ?
La réponse n'a jamais été d'ordre moral. Selon des informations rapportées au fil des années, dans les années 1980, la télévision publique israélienne avait préparé un documentaire sur les massacres de masse des Arméniens en 1915. Ce documentaire ne fut jamais diffusé. La raison avancée était une pression exercée par le gouvernement et l'establishment sécuritaire, après que la Turquie — l'un des partenaires régionaux les plus proches d'Israël à l'époque — aurait averti que la diffusion du film risquait de compromettre une opération sécuritaire sensible. La question de savoir si chaque détail de cette histoire est exact importe peu. Ce qui compte, c'est que pendant des décennies, les gouvernements israéliens ont traité ouvertement cette question comme une affaire d'intérêt national, et non comme un principe moral.
Aujourd'hui, cette réalité stratégique a changé. Il n'y a là rien d'exceptionnel. Les États façonnent leur politique étrangère en fonction de leurs intérêts nationaux, quotidiennement. Mais si c'est bien ce qui s'est passé ici, il aurait été honnête de présenter cette décision pour ce qu'elle est : un geste diplomatique enveloppé dans un langage moral, et non l'accomplissement d'un devoir éthique.
La morale ne dirige plus la politique
Les partisans de la décision gouvernementale pourraient arguer que le calendrier est sans importance. Faire la bonne chose tardivement, diront-ils, vaut toujours mieux que ne jamais la faire.
Mais cet argument soulève une autre question difficile. Si la reconnaissance repose effectivement sur un principe moral immuable, un futur gouvernement israélien pourrait-il jamais revenir sur cette reconnaissance si les relations avec la Turquie venaient un jour à se normaliser pleinement ? Imaginez un futur dirigeant turc, déterminé à rétablir le partenariat stratégique avec Israël, demandant à Jérusalem d'annuler la reconnaissance dans le cadre d'un processus de réconciliation plus large. Israël refuserait-il au motif que les principes moraux ne se négocient pas ? Ou bien le calcul politique changerait-il une nouvelle fois ?
Si la réponse dépend des circonstances géopolitiques du moment, c'est que la morale ne guide plus la politique. C'est la politique qui guide la morale. C'est précisément pour cette raison que les questions relatives aux événements de 1915 devraient rester avant tout entre les mains des historiens, et non des politiciens. Les historiens travaillent avec des archives, des témoignages oculaires, des documents militaires et des interprétations concurrentes. Leur responsabilité est de suivre les preuves, où qu'elles mènent. Les gouvernements, en revanche, prennent inévitablement leurs décisions à travers le prisme des intérêts diplomatiques contemporains.
Des aspects importants des événements de 1915 font encore l'objet de débats historiques, notamment le contexte de guerre, le rôle des forces paramilitaires arméniennes, le soutien financier et militaire de la Russie, les déplacements et épurations ethniques des populations musulmanes dans le Caucase par l'Empire russe, ainsi que les décisions prises par les autorités ottomanes. Ces questions ont leur place dans les archives, les universités et les revues académiques — non dans des résolutions gouvernementales façonnées par les priorités diplomatiques du moment.
Dès lors que les gouvernements commencent à rendre des verdicts officiels sur des controverses historiques survenues il y a plus d'un siècle, où ce processus s'arrête-t-il ? Les élus doivent-ils fixer l'interprétation officielle de chaque tragédie historique contestée ? Ou doivent-ils laisser ces questions aux historiens, dont le métier est précisément d'étudier le passé ?
La comparaison avec la Shoah ne tient pas
Les partisans de la décision gouvernementale citent volontiers la reconnaissance de la Shoah comme précédent. À première vue, la comparaison peut sembler convaincante. Mais les deux cas sont fondamentalement différents.
Lorsque les États européens reconnaissent la Shoah et criminalisent sa négation, ils n'expriment pas simplement une position sur l'histoire. Dans de nombreux cas, ils assument leur propre responsabilité historique. L'Allemagne nazie a planifié et perpétré l'extermination systématique du peuple juif, tandis que de nombreux gouvernements, institutions et collaborateurs à travers l'Europe ont pris une part directe ou indirecte à ce crime. Dans ces cas, la reconnaissance est indissociable de l'acceptation de la responsabilité.
La reconnaissance par Israël des événements survenus dans l'Empire ottoman en 1915 est fondamentalement différente. Israël n'a aucune responsabilité historique dans ces événements. Il en va de même pour de nombreux autres États dont les parlements votent ponctuellement sur cette question. Honorer la mémoire des victimes arméniennes, soutenir la recherche historique, préserver les lieux de commémoration et encourager le débat académique ouvert ne nécessitent pas de transformer une tragédie historique vieille de plus d'un siècle en instrument politique contemporain. Cela est d'autant plus vrai à une époque où l'Arménie elle-même se rapproche d'une normalisation avec la Turquie, et où sa direction a clairement indiqué qu'elle ne souhaitait pas que les événements de 1915 deviennent une arme politique entre les mains d'autres États à leur propre usage.
Ne pas confondre histoire et diplomatie
L'histoire exige une recherche rigoureuse. La diplomatie exige des décisions difficiles. Confondre les deux affaiblit finalement l'une et l'autre. Lorsque les gouvernements découvrent soudainement leur conscience morale une fois que les risques géopolitiques ont disparu, ils ne célèbrent pas la morale. Ils célèbrent la commodité politique.