L'Ouest, angle mort de la stratégie israélienne
Ces deux dernières années, nous avons été principalement concentrés sur les intérêts sécuritaires et diplomatiques d'Israël à l'est — l'Iran, la Syrie, le détroit de Bab el-Mandeb et le canal de Suez. Nous avons moins regardé vers l'ouest, vers l'espace maritime et l'Europe. Israël est un État-île. Certes, la majeure partie de sa puissance et de son industrie repose sur une technologie largement dématérialisée, mais la porte d'entrée du tourisme, des marchandises et des exportations de ressources s'ouvre vers l'ouest. Alors que le port d'Eilat est quasiment paralysé, les deux principales voies de sortie d'Israël sont Ashdod et Haïfa, sans oublier les exportations de gaz depuis les plateformes offshore vers l'Europe. Israël nourrit également des projets d'expansion de ses forages gaziers et d'augmentation de ses exportations, de quoi lui assurer dans les prochaines décennies une indépendance économique renforcée.
Erdogan, islamiste pragmatique
C'est là qu'entre en scène la Turquie d'Erdogan. L'homme est un islamiste radical, animé d'un complexe de grandeur, mais doté d'un pragmatisme diplomatique aiguisé. Il mène une politique en zigzag avec tous les acteurs, bâtie sur les menaces et les séductions. Le partenaire le plus important de la Turquie était et demeure les États-Unis, ce qui ne l'empêche pas de nouer des alliances avec leurs rivaux. Washington est indispensable à Ankara pour se doter d'une armée puissante et moderne, et pour être pleinement intégrée à l'OTAN et à l'Union européenne. La Turquie exploite sa taille et sa position géographique — à la fois comme porte d'entrée du Moyen-Orient vers l'Europe, et comme gardienne empêchant la Russie de glisser vers le sud, de la mer Noire à la Méditerranée — pour arracher concessions et mises à niveau.
Pendant cinquante ans, les États-Unis ont financé et dirigé l'OTAN comme bras de leur puissance mondiale en Europe. Désormais, avec le nouvel ordre mondial voulu par Trump, Washington souhaite que les pays européens commencent à assurer leur propre défense. C'est le débat du moment à Ankara, dont Erdogan est l'hôte. Contrairement à l'Allemagne, à la France et aux pays d'Europe de l'Est menacés par une invasion russe, la Turquie nourrit aussi des ambitions d'expansion vers le sud, dans le bassin méditerranéen.
La guerre économique en Méditerranée
Depuis une décennie, une bataille économique se joue dans les eaux méditerranéennes à l'ouest d'Israël, portant sur les ressources naturelles, opposant Israël — qui a forgé des alliances avec la Grèce et Chypre, et peut-être désormais avec le Liban — à la Turquie pour le contrôle des zones économiques exclusives. Pour étendre sa domination sur ces eaux, Ankara a signé en 2019 une alliance avec la Libye, riveraine du côté sud de la Méditerranée, assortie d'accords économiques et militaires, tout en renforçant ses liens avec l'Égypte. Par ce biais, elle tente d'enfoncer un coin, de créer un contentieux de frontières maritimes et d'obtenir un corridor de contrôle de la Turquie jusqu'en Libye, de nature à menacer de bloquer la partie occidentale de l'IMEC (le corridor économique et énergétique Inde–Moyen-Orient–Europe), que mène Israël depuis ses côtes vers la Grèce, et dont les États-Unis et l'Inde sont également partenaires.
Le chantage d'Erdogan à Trump
C'est dans ce contexte que s'inscrit le jeu d'extorsion auquel se livre actuellement Erdogan face aux États-Unis. Il sait combien lui et son pays sont précieux pour Washington dans la confrontation avec Moscou. En contrepartie, il exige une mise à niveau de ses relations et de sa puissance militaire face à Israël. Les 5 chasseurs F-35 qu'il réclame ne sont pas destinés à bombarder la base de Ramat David ou Tel-Aviv. Mais ils représentent une mise à niveau technologique spectaculaire en matière de capacités de renseignement, de surveillance et de contrôle des forces et des espaces dans l'ensemble de la région. Grâce à eux, la Turquie espère devenir la « protectrice des États du Moyen-Orient » face aux capacités israéliennes de frapper aujourd'hui n'importe quelle capitale arabe de la région, tout en espionnant l'ensemble des opérations israéliennes. De cette manière, Ankara entend à la fois brider les ambitions d'Israël à la tête des projets dans les eaux économiques qui nous séparent de l'Europe, et se poser en nouveau parrain des États arabes après la chute de l'Iran.
Trump a compris la manœuvre
Il semble que Trump ait saisi la supercherie. Il couvrira Erdogan de louanges, obtiendra de lui ce dont il a besoin au sein de l'OTAN et face à la Russie, mais ne s'empressera pas de satisfaire ses autres demandes. Il y a à cela une autre raison critique, dont on ne parle pas encore assez. La leçon principale que tirent les États-Unis de la guerre contre l'Iran est qu'ils ne peuvent pas compter sur leurs bases déployées en Turquie, au Qatar, en Arabie Saoudite et à Oman. La réflexion porte désormais sur le transfert du volet terrestre de l'US Air Force vers le Néguev, en Israël. Cela prendra des années, mais en attendant, il n'y a aucune raison de doter la Turquie de capacités qui lui permettraient à l'avenir de contrôler aussi les initiatives américaines avec Israël, désormais défini au Pentagone comme un « allié exemplaire » de l'armée américaine.