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Il est temps de cesser de parler de « ligne rouge franchie », expression utilisée par les médias pour décrire l'effroyable acte de violence survenu cette semaine à Ramla. Car toutes les lignes rouges ont été franchies depuis longtemps, et la vérité est que nous vivons bien au-delà d'elles, dans une réalité où le meurtre, les armes et la violence font désormais partie de notre quotidien. Une scène qui dégénère en événement à victimes multiples, des échanges de tirs entre civils, une femme assassinée à l'intérieur de son domicile avant que la violence ne se répande dans la rue, un espace public tout entier transformé en théâtre d'affrontements, de peur et de chaos. Le meurtre bouleversant survenu cette semaine n'est qu'un épisode de plus illustrant l'emprise croissante du crime et de la violence sur la société arabe, et la capacité de l'État à signifier à ses citoyens arabes : « Vos vies ne valent rien. »

Il faut cesser de séparer la violence faite aux femmes de la criminalité générale

Il est également temps de cesser de traiter la violence à l'égard des femmes dans la société arabe comme un phénomène distinct des actes criminels. Ranin Al-Abid a été assassinée chez elle. Depuis le début de l'année, 107 citoyens arabes ont été tués, dont neuf femmes. Il n'est donc plus possible d'évoquer la violence envers les femmes arabes sans aborder la criminalité et la violence généralisées qui planent sur leur existence, ni sans reconnaître le lien entre ces deux cercles. Ce ne sont plus deux arènes séparées : la jungle qui règne dehors, l'emprise des organisations criminelles, l'absence d'État de droit, les armes légales et illégales facilement accessibles aux hommes et aux jeunes — tout cela amplifie le sentiment d'insécurité des femmes et élargit le cercle de la violence à leur encontre.

Il n'existe pas de « balle perdue »

Il est aussi temps de cesser de parler de « balle perdue » — expression tout aussi courante dans les descriptions médiatiques et policières —, comme s'il s'agissait d'un regrettable dysfonctionnement ou d'un projectile dont le GPS serait défaillant. La balle perdue, cela n'existe pas. Tout tir dans un espace civil est un tir délibéré. Même si la personne touchée n'était pas la « cible visée », quelqu'un a choisi de dégainer une arme, d'appuyer sur la gâchette et de transformer un espace public en champ de bataille sanglant. Recourir à l'expression « tir perdu » n'est pas seulement une erreur de langage — c'est un élément d'un mécanisme qui normalise la violence et brouille les responsabilités.

La privatisation du sentiment de sécurité

Il est en revanche grand temps de commencer à parler de la privatisation du sentiment de sécurité pour l'ensemble des citoyens. Les affrontements et échanges de tirs sur la scène du meurtre de Ramla ne sont pas un détail mineur : ils révèlent une réalité bien plus dangereuse autour de la question des armes, un débat sur la responsabilité de la sécurité personnelle dans l'espace public, et aussi sur la question de savoir à qui l'État accorde concrètement le droit de se défendre en son absence — et à qui il le refuse. C'est une réalité dans laquelle l'espace public est saturé d'armes, tandis que l'État se retire de plus en plus de sa responsabilité fondamentale de protéger ses citoyens.

Une réponse à deux vitesses

Dès que le soupçon d'un mobile nationaliste a été évoqué, le système a su agir rapidement. Soudain, des forces étaient déployées, l'état d'alerte déclenché, la réaction immédiate, et la menace pour l'ordre public reconnue.

Lorsque des femmes et des hommes de la société arabe sont assassinés dans le cadre d'une routine persistante de violence, d'armes et de criminalité, le sentiment est tout autre — moins urgent, moins pressé, moins national.

Dans ce contexte, la déclaration du commissaire général de la police, le général Danny Levy, selon laquelle 90 % du budget policier est consacré à la lutte contre la criminalité dans la société arabe, résonne comme un affront manifeste à l'intelligence des citoyens arabes en particulier, et des Israéliens en général. Le public ne vit pas dans des briefings solennels et des chiffres gonflés, mais dans une réalité de tirs incessants, d'armes qui circulent dans les rues, de meurtres non élucidés et d'une peur devenue routine de vie. Si l'on croit la déclaration du commissaire général, et si tels sont réellement les volumes de ressources alloués à la lutte contre la criminalité, alors il s'agit de l'un des échecs les plus graves de l'histoire de la police et de l'État. Et si ce n'est pas le cas — alors la société arabe reçoit, une fois de plus, des communiqués de presse à la place de la sécurité. Dans les deux cas, c'est un aveu cuisantde la profondeur d'une politique d'abandon délibéré et persistant.

Une extra-territorialité organisée

Le drame de Ramla est la quintessence du récit de l'extra-territorialité que le gouvernement a créée pour nous, citoyennes et citoyens arabes d'Israël. Ce n'est pas seulement le meurtre en lui-même, mais le message qu'il révèle sur la profondeur de la perte de contrôle — ou, plus justement, d'un contrôle délibéré, écrasant, agressif : à quel moment l'État se lève-t-il pour défendre ses citoyens, et à quel moment ferme-t-il les yeux.

La version originale de cet article a été publiée dans Ynet. Cette version en français a été adaptée.