L'arrestation d'Eli Wahi et l'affaire du carton jaune suspect
Eli Wahi a été arrêté le 29 mai dans le cadre d'une affaire sans précédent autour d'un carton jaune suspect. Avant d'aller plus loin, il convient de clarifier la différence entre la manipulation de match et ce que l'on appelle le spot-fixing. La manipulation de match (match-fixing) consiste à tenter d'influencer le résultat global d'une rencontre, ou une partie significative de celle-ci, afin de garantir une défaite, une victoire ou un match nul précis. Le spot-fixing, en revanche, consiste à truquer un événement ponctuel au sein du match, qui n'affecte pas nécessairement le résultat final — comme le moment précis où un carton est distribué, ou le premier corner du match.
Wahi — ancien international français en catégories de jeunes, aujourd'hui prêté à Nice par l'Eintracht Francfort, et qui a choisi de représenter au Mondial le pays d'origine de son père, la Côte d'Ivoire — avait été prêté en janvier à la Ligue 1. Deux semaines seulement avant le premier match de sa sélection au Mondial, il a été arrêté à Marseille pour soupçon d'implication dans ce spot-fixing. Le 29 mai, quelques heures après avoir inscrit un doublé qui avait maintenu Nice en Ligue 1, des policiers de l'unité anticorruption l'ont interpellé pour soupçon de collaboration avec des éléments criminels liés aux paris illégaux. Il a été interrogé puis relâché sans inculpation, mais l'enquête le concernant est restée ouverte.
Les enquêteurs ont concentré leur attention sur un seul carton jaune écopé par l'attaquant lors d'un match nul 0-0 contre Metz lors de la dernière journée. L'adversaire n'avait rien à jouer, étant déjà relégué deux journées auparavant. Nice, elle, avait tout à perdre : elle abordait cette journée à la 16e place, synonyme de barrage contre la relégation. Une victoire, couplée à un faux pas d'Auxerre face à Lille, aurait pu la sauver. Le point obtenu l'a finalement envoyée disputer les barrages contre Saint-Étienne.
À la 35e minute, Wahi est entré en contact avec le défenseur messin Sadiibou Sané et a écopé d'un carton jaune. Quelques instants auparavant, il avait commis une faute sur un autre défenseur, Buna Sar, sans être averti. Ce carton jaune était son cinquième de la saison, entraînant une suspension automatique qui l'écartait du premier match de barrage contre Saint-Étienne. Dans les jours qui ont suivi, la Ligue de Football Professionnel (LFP) a reçu plusieurs alertes signalant un volume anormal de paris enregistrés précisément sur cet événement.
La pointe d'un iceberg bien plus organisé ?
La LFP a transmis ses conclusions à la police, au régulateur et à la fédération française de football. Elle a également déposé sa propre plainte pénale pour ce qu'elle a qualifié d'« actes susceptibles de constituer une corruption sportive et une escroquerie organisée ». Parallèlement, la fédération de Côte d'Ivoire a également publié un communiqué concernant le joueur.
Alors, pourquoi est-il au Mondial s'il a été arrêté ? L'enquête est menée sous quatre chefs d'accusation : escroquerie commise par une organisation criminelle, corruption sportive, recel de biens d'origine criminelle et blanchiment d'argent. Le chef d'escroquerie par organisation criminelle est le plus lourd, et le dossier a été transmis au JIRS — les juridictions interrégionales spécialisées que la France a mises en place pour le crime organisé et les infractions financières complexes. Le fait qu'un dossier portant sur un seul carton jaune ait été orienté vers ce niveau constitue en soi une déclaration forte : les procureurs le considèrent comme la partie visible d'un réseau bien plus organisé.
Cela dit, cela fixe également un seuil de preuve très élevé à franchir. Pour établir l'accusation, ils devront démontrer que le joueur faisait partie d'un réseau criminel. C'est pourquoi il n'a pas encore été formellement inculpé. Il a simplement été arrêté, interrogé et relâché. Sur le plan juridique, il est considéré comme un suspect dans le cadre d'une enquête ouverte, ce qui lui permet de participer au tournoi.
Le Canada avait dans un premier temps bloqué sa participation au deuxième match de la sélection africaine, contre l'Allemagne à Toronto, au motif que sa demande de visa mentionnait qu'il était sous enquête pour des liens avec une organisation criminelle. Les autorités locales ont retardé l'approbation et demandé des informations supplémentaires, avant de finalement autoriser son entrée, au nom de la présomption d'innocence.
Le cas Partey : une décision différente
Wahi était le deuxième joueur du Mondial à qui le Canada avait refusé l'entrée. Le premier était Thomas Partey, et dans son cas, les autorités n'ont pas changé d'avis. Le milieu de terrain ghanéen (ancien joueur d'Arsenal, aujourd'hui à Villarreal) attend son procès en Angleterre pour sept chefs d'accusation de viol et un chef d'agression sexuelle, concernant quatre femmes entre 2020 et 2022. Il nie toutes les accusations et bénéficie de la présomption d'innocence.
Les États-Unis, de leur côté, lui ont accordé un visa, en soulignant qu'il n'avait pas été condamné. Lorsque le Ghana a demandé à un tribunal fédéral d'Ottawa d'annuler le refus canadien, le juge a rejeté la requête, estimant que la nature explicite des accusations suffisait à justifier la décision d'un agent de l'immigration. En conséquence, Partey a manqué la victoire de sa sélection contre le Panama et ne participera qu'aux matches disputés sur sol américain.
Wahi, loin d'être un cas isolé
Wahi n'est pas le seul joueur du Mondial actuel à traîner derrière lui une accusation de manipulation. Lucas Paquetá figure dans la sélection brésilienne, et les deux cas présentent des similitudes. En 2024, la Fédération anglaise a accusé le milieu de terrain d'avoir délibérément cherché à accumuler des cartons jaunes lors de quatre matchs de West Ham entre 2022 et 2023, afin d'influencer le marché des paris. L'argent en jeu, comme dans le cas français, était modeste, ciblé et concentré dans sa région natale. Une soixantaine de personnes au Brésil avaient misé des sommes allant de 7 à 400 livres sterling sur l'idée qu'il recevrait un carton, pour un gain total d'environ 100 000 livres sterling.
Une grande partie de cette somme a été identifiée comme liée à l'île de Paquetá (Ilha de Paquetá), qui porte le nom du joueur, près de Rio. Paquetá a finalement été acquitté des accusations de manipulation de match, faute de preuve directe établissant un lien avec les parieurs. Par ailleurs, Ivan Toney figure dans la sélection anglaise après avoir purgé une suspension de huit mois pour des centaines d'infractions aux règles sur les paris — mais il a été sanctionné pour avoir parié sur le football lui-même, et non pour avoir manipulé des matchs.